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Sur le blog du journal Le Monde, La République des Lettres, Pierre Assouline a publié un article sur la disparition programmée du latin et ses conséquences pour notre culture... Je vous copie ce texte que vous trouverez ici : http://passouline.blog.lemonde.fr/2012/06/26/baroud-dhonneur-pour-le-latin/

 

"Le latin n’est pas mort mais il est à l’agonie. Il ne tient qu’à nous de ne pas l’abandonner au coup de grâce, maintes fois annoncé par les têtes pensantes de l’Education nationale sous tous les régimes. Un nouveau ayant tout récemment surgi, il serait opportun de sonner à nouveau le tocsin, sait-on jamais. Un livre vient de paraître qui nous y aide, sous un titre emprunté à Brassens Sans le latin (420 pages, 19 euros, Mille et une nuits). Il y a là des munitions propres à soutenir l’effort de guerre. Y sont réunies les contributions d’une quinzaine de poètes, d’écrivains, d’enseignants, d’universitaires qui ont colloqué sous l’égide de l’Association Le Latin dans les littératures européennes (dont la page d'accueil du site s'orne d'une citation en anglais non traduite !). Dès l’incipit, Cécilia Suzzoni et Hubert Aupetit placent haut la barre en assurant que, sans le latin, le roman familial du français (attention, pas celui du Français ! encore que les deux soient indissociables) deviendrait tout simplement illisible. Leur credo tient en une proposition : hâter la disparition du latin revient à hâter celle du français, l’une entraînant automatiquement celle de l’autre, et partant, celles de tout ce que qu’une langue et son ars grammatica drainent et irriguent : prose romanesque, culture, civilisation, valeurs… Il est indéniable que la littérature française est latine. Pour preuve de la richesse des temps verbaux de notre langue, les auteurs évoquent les deux premières phrases de la Recherche, et leur capacité à exprimer le projet proustien de faire revivre le passé dans le présent, par l’opposition du passé composé et de l’imparfait, qu’ils disent intraduisible dans la plupart des autres langues (dangereux de s’avancer ainsi, il faut être polyglotte au long cours).

N’empêche qu’il existe tout un courant intellectuel hostile au latin, indifférent à sa capacité à assurer la traversée des savoirs, dans le sillage du sociologue Pierre Bourdieu et bien au-delà ; dans Les Héritiers, il fustigeait le « gaspillage ostentatoire » autour de cette langue dite morte, à rejeter nécessairement puisqu’elle fut celle de l’autorité, de l’Eglise et du pouvoir, et la manifestation d’un humanisme ringard, ainsi que le rappellent Suzzoni & Aupetit. Il y en a encore, dans des partis, des syndicats d’enseignants ou des fédérations de parents d’élèves, pour proclamer que le maintien du latin au lycée serait une arme contre la démocratie et la laïcité ! Il faudrait commencer par cesser de définir le latin comme une langue morte. Une langue ancienne si l’on tient absolument à l’enfermer dans une catégorie, bien qu’elle fournisse 80% du vocabulaire de l’informatique. Car on ne l’a jamais autant parlée, à travers le français. Si vous voulez entendre « parler » latin, lisez Montaigne et Rabelais et vous cesserez de regarder les mots du latin comme des portraits d’ancêtres. Le poète Michel Deguy a bien raison de prévenir que nous demeurerions « inconsolables » de la perte du latin, langue entièrement filtrée par une littérature rappelait Julien Gracq, mais que faire d’autre que compter sur les écrivains, alerter les médias qui s’en tapent et accentuer la pression sur le ministère qui a d’autres disciplines à fouetter ? In fine, les éditeurs de Sans le latin rêvent à voix haute. Ils s’imaginent face au ministre. Que lui diraient-ils ? Qu’il faut remettre à plat l’enseignement des humanités, créer la discipline dite du « français raisonné » qui unisse la culture française à la culture du français, et l’imposer à tous, toutes sections confondues  de la primaire à la terminale. Autant dire que leur rêve sera son cauchemar.

La disparition du latin n’est pas seulement annoncée : elle est programmée. Au motif que le grec est en option, les étudiants en lettres modernes peuvent faire toutes leurs études sans connaître un mot de latin. Il a disparu de leur Capes. Quant aux candidats à l’agrégation de lettres classiques, ils peuvent se passer du latin s’ils choisissent le grec. Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on tente de monter le latin contre le grec, alors qu’on ne parle pas grec quand on parle français mais qu’on parle latin quand on parle français, souligne dans son indispensable synthèse le tandem Suzzoni & Aupetit. Sans le latin est d’une telle richesse, et ses contributeurs si érudits et passionnés, qu’il serait vain d’espérer refléter chacun de ses facettes, qu’il s’agisse du latin comme langue philosophique, de son jeu dans la poésie anglaise, de son rôle dans la Renaissance italienne, de l’humanisme de Cervantès ou de sa particularité dans les documents pontificaux (et après les avoir lus, on n'a qu'une envie : se précipiter sur La Littérature européenne et le Moyen-Age latin de Ernst Robert Curtius, disponible chez Pocket, maintes fois cité comme une forêt enchantée, une mine, un trésor). Même si certains (Rémi Brague) laissent entendre que l’Antiquité grecque est des deux la plus « vraiment intéressante », les arguments pleuvent pour faire du latin une langue vivante, utile à l’étude de toutes les langues romanes, indispensable à l’honnête homme du XXIème siècle, non pour se replier frileusement dans la naphtaline de son pré carré mais pour s’approprier ce qui n’est pas soi. Le texte d’Yves Bonnefoy, qui clôt le volume, donnera également matière à débat. Le poète tient en effet que l’enseignement du latin est un moyen de lutter contre les idéologies « toujours plus ou moins totalitaires » car elles se croient autosuffisantes, poussent à l’amnésie du temps historique, ignorantes qu’elles sont de la leçon de Mallarmé : « Mal informé qui se croirait son propre contemporain ! ». Mais Yves Bonnefoy n’en critique pas moins l’enseignement actuel du latin ; il appelle à se méfier des versions et des thèmes (« des phrases qui ne furent jamais parlées n’ont pas d’inconscient »), et même à les tenir à distance, pour mieux se consacrer à l’étude de la religion et de la philosophie à travers le latin : « Même dans les classes élémentaires, on devrait inciter à aimer le latin sous le signe de ces intérêts d’aujourd’hui »

Le titre de ce billet sonne peut-être trop pessimiste mais on chercherait en vain ce qui autoriserait à lui donner une autre tonalité. Dans un système qui n'a de cesse de décourager les vocations de professeurs de latin-grec, on aurait mauvaise grâce à encourager des élèves à s'engouffrer dans une voie où ils n'auront bientôt plus de maîtres. Peut-être sommes-nous trop influencés par le sunt lacrimae rerum cher à Virgile pour ne pas croire que les larmes des choses ne suffiront pas à sortir le latin de la bouche d’ombre où le siècle l’a honteusement enfermé."

("Miseria" plume, encre brune et lavis sur crayon de graphite de Victor Hugo; "Ex-Libris d'une collection spoliée pendant la guerre" photo D.R.; "Le doyen gardant l'entrée de la Sorbonne" photo Passou)

Tag(s) : #Langues anciennes